Interview – Seeds Of Mary

Instinct Animal

 

Entretien réalisé le 17/11/17 par téléphone

Avec The Blackbird And The Dying Sun, son troisième essai, les bordelais de Seeds Of Mary rentrent dans une nouvelle dimension. Plus ambitieux et personnel le quintet y explore sa facette la plus ambiante sur fond de philisophie animale. Ce sont Julien Jolivet (guitare), compositeur principal et son camarade Aaron Sylvestre (batterie) qui ont répondu avec plaisir à nos questions sur un album à part.


J’aimerai d’abord revenir sur Choose Your Lie. Pourquoi avez-vous choisi de partir sur cette thématique de la croyance ?
Julien Jolivet (guitare) : Je pense qu’il n’y a pas que la musique qui nous influence, je lis énormément de philo, de socio… A ce moment là je réfléchissais sur notre place dans la société. Est-ce que nous devons forcément prendre part à un groupe qu’il soit religieux, politique, etc… Et cela me paraissait être un bon thème. J’ai du mal à séparer la musique, des artworks (ndlr : artworks dont il est l’auteur), etc… Tout cela participe à transmettre une idée !


Vous avez plus tourné que jamais pour le défendre, y-a-t-il une date qui t’as plus marqué que les autres ?
Il y en a eu plusieurs. A Caen avec Winfield au El Camino il y avait une ambiance de dingue (le 18 février 2016). Nous avons aussi joué à Lille un dimanche soir pour la Saint Valentin. Une date totalement improbable ! Nous pensions qu’il n’y aurait personne et finalement le bar était blindé et il y a eu une ambiance de fou furieux. Cet été nous avons joué au Lost In Limoges (le 8 juillet)devant un peu plus de deux mille personnes c’était cool (sourire). Nous avons des bons souvenirs en Bretagne aussi. Il y a toujours quelque chose à retirer d’une date quoiqu’il arrive (sourire).


Vous avez aussi ouvert pour Klone sur leur tournée acoustique (le 4 février dernier au Bootleg).
Tout à fait ! Je pense d’ailleurs que cela nous a servi pour signer avec la Klonosphere. Nous nous sommes très bien entendus. C’était un exercice différent pour nous car nous jouons très peu d’acoustique en concert. J’ai cassé trois cordes ce soir là mais c’est un bon souvenir (rire).


Vous revenez aujourd’hui avec The Blackbird And The Dying Sun, celui-ci s’éloigne beaucoup du hard rock/grunge que vous pratiquiez jusqu’alors. Comment l’expliques-tu ?
J’ai commencé à écrire l’album juste après Choose et à ce moment là Aaron et Raph (Gatuingt, guitare) sont arrivés dans le groupe. Ils ont amené leur sensibilité, leurs influences, leur expérience… Avec Jérémy nous parlions déjà de faire quelque chose de plus sombre, moins rock. Nous voulions expérimenter et travailler sur des ambiances. Personnellement j’ai vécu une année difficile lors de la composition de l’album et cela explique sûrement qu’il soit plus lourd. Lorsque David (Thiers, du Secret Place Studio. Il est aussi ingé son de Gorod) a mixé et masterisé l’album, il s’est lui aussi retrouvé en pleine rupture. Tout cela a fini de donner une tonalité sombre à l’album.
Aaron Sylvestre (batterie) : Moi je suis toujours avec ma meuf, tout va bien ! (rires) Sans parler de tristesse l’année a été riche en émotions et cela se ressent forcément sur le disque. L’homogénéité de Blackbird vient aussi de toutes les dates que nous avons donné pour Choose avec ce line-up. Nous avons appris à jouer ensemble et cela se ressent aussi. Nous avons passé énormément de temps sur la route tous ensemble, à dormir dans des endroits improbables. Autant des endroits glauques que des endroits très accueillants. (sourire)
Julien : Tu pourrais embaucher des musiciens de session mais émotionnellement cela n’aurait rien à voir. Tu as un feeling avec ton instrument mais aussi entre musiciens. Plus encore que sur Choose chacun a pris le temps d’apporter ses arrangements. Nous avons beaucoup discuté, trié… Nous avons quand même écrit seize titres ! La tournée nous a donné une aisance et une force en studio.
Aaron : Je savais exactement ce que je voulais en terme de son et de jeu avant d’arriver en studio. J’ai passé un an à travailler mes patterns donc une fois en studio il y a eu très peu de place à l’improvisation.


On vous a souvent comparé à juste titre à Alice In Chains, est ce qu’inconsciemment vous avez souhaité vous écarter de cette influence (bien qu’on la ressente encore à quelques moments) ?
Julien : C’est amusant que tu pose la question car sur les premières chroniques les deux avis sont là. Certains pensent que nous nous sommes effectivement éloignés de cette patte Alice In Chains mais d’autres pensent que cela sonnent plus AIC que jamais. Je ne vais pas mentir c’est un groupe extraordinaire que j’aime profondément.
Aaron : J’ai découvert en rentrant dans le groupe ! (rire)
Julien : Je n’ai jamais cherché à faire du AIC ! Je ne compose de toute façon jamais en me disant : « aujourd’hui je vais composer à la manière de… ». Inconsciemment tu mets forcément de tes influences mais inconsciemment nous avons peut être essayé de nous en écarter. Je crois en fait que beaucoup de gens connaissent mal ce groupe. Je pense que l’ambiance générale de l’album et les harmonies vocales font que les gens pensent à AIC. Mais comme je le dis toujours ma première influence en matière d’harmonies vocales ce sont les Beatles !
Aaron : A Grenoble un mec m’a dit que nous lui avions fait penser à Dillinger Escape Plan… Chacun voit ce qu’il veut au final.


Un passage de « Black, White » m’avait beaucoup fait penser à Marylin Manson vocalement. Ici « The Blackbird » et « Sense Of Sacrifice » sont proches de la diva autant dans leurs ambiances que dans le chant. Je sais que c’est une vraie influence pour Jérémy, est-ce le cas pour l’ensemble du groupe ?
Julien : C’est marrant car nous ne le voyions pas du tout. Tu n’es pas le premier à nous le dire et je me rappelle effectivement que tu nous en avais parlé. Mais sur l’album précédent c’était vraiment anecdotique donc cela ne m’avait pas marqué. Je ne devrais peut être pas le dire mais nous sommes quatre membres sur cinq à être très fan de Manson. Je ne pense pas que cela ait influencé mon écriture ou une fois de plus, inconsciemment. En revanche nous y avons réfléchi et Jérémy chantant un peu plus bas sur ce disque, il a des intonations Manson. Nous savons qu’il n’essaie pas de l’imiter et je pense qu’il y a pire comparaison.


Je ne ressens pas du tout de la pompe bien au contraire.
En parlant de Manson, ce que je préfère chez lui c’est lorsqu’il fait du Bowie. Il ne plagie pas Bowie mais tu sens que c’est une grosse influence. Mechanical Animals (1998) c’est du Bowie ! Au final je suis autant fan de Bowie que de Manson.
Aaron : J’écoute énormément de groupes mais Manson arrive avant tous les autres. Ginger Fish (batteur de Manson de 95 à 2011 il joue désormais avec Rob Zombie) m’a beaucoup influencé. J’ai joué beaucoup de Manson tout seul chez moi et j’imagine que cela se sent forcément. Si tu écoutes les parties de batterie de « The Blackbird », ce que personne ne fait vraiment, l’ambiance Manson est là. Sur « Sense Of Sacrifice » nous avons senti tout de suite que nous étions proches de lui et nous avons choisi d’assumer cela comme un clin d’œil. Cela dit j’ai réussi à faire un pattern différent de celui de « The Beautiful People » ! Mais en live pour les deux derniers tournes je joue le pattern de ce dernier. (sourire)
Julien : Après Manson des patterns en ternaire il en a des dizaines ! Donc forcément tu pense à lui avec ce genre de rythmiques.


L’album comporte bien des arrangements, est-ce que l’effet « troisième enregistrement » pousse à vouloir aller plus loin ?
On peut dire que c’est l’album de la maturité. (rires) Je crois que nous nous sommes dit très simplement que nous pouvions essayer plus de choses. En composant j’entendais déjà ces différents arrangements. Sur Choose ce n’est même pas que je n’avais pas ce genre d’idées mais j’ai moins osé. Et le groupe a suivi dans une veine purement rock, brut de décoffrage. Ce qui est très bien aussi. Les chansons et les ambiances se prêtaient plus aux arrangements cette fois. Sur l’album précédent j’avais amené pas mal d’idées de piano, de violon mais je manquais d’assurance. Cette fois j’ai envoyé mes idées d’arrangements aux autres et ils ont tout de suite adhéré. Lorsque nous avons envoyé nos pré-prods à David il nous a dit qu’il n’y avait plus grand chose à faire en terme d’arrangements. Nous avons re-travaillé quelques petites choses en studio, comme les percussions, mais je le vois simplement comme une évolution naturelle.
Aaron : Si tu prends « The Blackbird » avec le violoncelle de Quentin Gendrot (QLay), que l’on salue au passage (sourire), cela sonne d’enfer. Sur scène nous la jouons sans violoncelle, par ce que nous n’avons pas assez de place dans le camion, et elle marche toujours autant. Peut être que le prochain album contiendra de l’accordéon ! Soyons fous.
Julien : L’album étant plus mélancolique des instruments comme le piano ou le violoncelle collent parfaitement. Ce ne sont que des outils supplémentaires. Je me suis rendu compte que je passais beaucoup de temps devant mon ordinateur lorsque je compose. Au lieu d’écrire un morceau puis de penser aux arrangements, je pars de plus en plus d’arrangements. Et cela fait toute la différence.


Il semblerait qu’un espèce de fil rouge voir un concept dirige l’album. Après la croyance vous semblez vous être attaqués à l’écologie. Est-ce vraiment le cas ?
Tout à fait ! Là encore il s’agit de notre réflexion sur un sujet comme l’avait été Choose. Là où Choose traitait du groupe j’ai voulu faire un zoom arrière et m’intéresser à la place de l’individu dans le monde. La pochette exprime bien mon idée de départ. On peut trouver une citation de Thaureau dans le fourreau de l’album, c’est un philosophe dont je suis très fan. Je me suis rendu compte qu’il exprimait parfaitement les réflexions que je pouvais avoir. J’ai l’impression que l’ensemble du groupe s’est retrouvé dans ce thème. Que ce soit Jérémy dans ses textes ou chacun dans notre manière de jouer.
Aaron : Nous nous posons des questions auxquelles nous n’apportons pas forcément les réponses. (sourire)


Lorsque nous nous étions vu il y a quelques mois Xavier m’avait dit qu’on ne pourrait pas forcément ranger ce nouvel album dans la case « hard rock ». Il demeure très heavy, quel style serais-tu tenté de lui coller ?
Julien : Aïe ! C’est très compliqué. Nous aimons les influences grunge Alice In Chains, Soundgarden… Le problème c’est que on nous parle déjà tout le temps d’AIC et pour beaucoup le grunge se limite à Nirvana… En disant hard rock les gens penseraient Airbourne et nous en sommes très loin. Le metal est tellement vaste aujourd’hui que cela ne veut plus rien dire.
Aaron : On dit « rock metal alternatif » ! (rire)
Julien : Cela ne veut pas dire grand chose mais quand je vois que Klone est lui aussi rangé là dedans cela me va. C’est peut être là où se trouve la maturité mais finalement nous nous en foutons. Nous souhaitons faire de la musique, ceux qui jetteront une oreille se feront leur opinion sur le nom qu’elle doit porter.
Aaron : Les trois quarts des gens ont besoin d’une étiquette pour savoir à l’avance si cela leur convient. D’autres s’en foutent ! Nous parlions de Manson, je suis autant fan d’Holly Wood (2000) (qui est l’album metal par excellence selon moi) que du Pale Emperor (2015) qui est très bluesy. Sans vouloir être pédant The Blackbird est du Seeds Of Mary. Il nous représente à ce moment là. Le prochain peut être plus rentre dedans, plus indus… L’étiquette c’est très bien pour les magazines ou les affiches mais tu mets ce que tu veux dedans. L’arbre généalogique du rock est tellement compliqué qu’il ne faut trop y prêter attention. Nous sommes simplement une des feuilles qui pousse sur cet arbre. (rire) Il suffit de regarder Youtube pour voir à quel point les gens ont besoin de classer les choses. Cela peut nous desservir mais finalement si nous n’étions pas perdus entre plusieurs genres je ne pense pas que cela nous correspondrait. Je pense que le plus important dans la musique c’est la sincérité et non l’image qu’on veut en donner.


Pour Choose Your Lie vous aviez dû attendre presque un an pour qu’un label souhaite le soutenir. Cette fois vous sortez Blackbird avec l’appui de la Klonosphere (Hypno5e, Trepalium, Cancel The Apocalypse) et de Season Of Mist. Jusqu’où espérez vous emmenez Seeds Of Mary ?
Julien : Nous en parlons régulièrement. Il n’y a pas vraiment de réponse. Qui peut dire ce que sera la musique demain et ce qu’un groupe sera demain ? Tant qu’artistiquement nous avons des choses à dire nous continuerons et nous essaierons de le partager avec un maximum de monde. Ce qui me plaît à la Klonosphere, sans vouloir faire plaisir à Guillaume Bernard (label manager et guitariste de Klone), c’est que le label est rempli de groupes de qualité. Je suis très fier de faire partie du label et que certaines personnes me disent que nous faisons partie d’un label de qualité. Tant que nous pouvons tendre à faire de la bonne musique, entouré des bonnes personnes c’est parfait. Nous n’avons aucune limite, aucune règle. Nous jouons pour notre plaisir avant tout.


Xavier a annoncé son départ du groupe juste avant la release party de l’album. Cette décision a visiblement été très réfléchie. Comment l’avez-vous pris ?
Aaron : Il vivait une relation à distance depuis des années et je pense qu’il fallait qu’il se retrouve avec sa nana. Je ne veux pas parler pour lui mais je pense qu’il n’avait plus envie de tourner non plus. Il voulait faire l’album mais une fois que celui-ci est sorti il a décidé de s’en aller. Je connais Elliott (Le Solleu), le « nouveau » comme on l’appelle (rire), depuis quelques temps. Il a appris à jouer l’album en deux semaines ! Nous avons déjà fait dix, quinze dates ensemble et il est rôdé maintenant. Cela aurait pu être très compliqué mais nous avons trouvé la bonne personne. Tout va bien !


Line-up :
Jérémy Dourneau (chant)
Elliott Le Solleu (basse)
Julien Jolivet (guitare)
Raph Gatuingt (guitare/chant)
Aaron Sylvestre (batterie)
Discographie :
Seeds Of Mary (2013)
Choose Your Lie (2015)
The Blackbird And The Dying Sun (2017)