Interview – Wheelfall

Pervers et contre tous

Entretien réalisé le 06/10/17

Avec The Atrocity Reports Wheelfall confirme son statut de formation à suivre de très très près. Poursuivant sa plongée industriel dans un concept aux confins du thriller et de la SF dystopique. Impossible de ne pas profiter de l’occasion pour s’entretenir avec Fabien W Furter (FWF, ex-Phazm, ex-Chaos Echoes), leader et compositeur principal de la formation nancéienne. Un long entretien qui ne fait que gratter la surface d’une oeuvre d’art total captivante.


Alors que votre troisième essai vient de sortir, quel regard pose-tu sur Glasrew Point ?
Fabien W Furter (chant) : Je n’essaie même pas de comparer le nouvel album et Glasrew Point. Je ne voulais pas refaire un pavé d’une heure et demie. L’un n’est pas meilleur que l’autre car ce sont deux albums qui se complètent. Je suis toujours aussi fier de Glasrew, je l’ai d’ailleurs réécouté il y a peu et il ne me lasse pas. Je pense que c’est un album qui vieillira bien.


Est-ce que tu regrette de ne pas avoir pu plus défendre ce disque sur les planches ?
Nous avons eu beaucoup de très bon retour par rapport à la presse, nous avons bien fait les choses là dessus. Mais effectivement nous ne l’avons pas assez défendu à mon goût sur scène. Je pense pour autant que nous avons fait le maximum avec les moyens à disposition. Nous étions sur notre propre label (Sunruin Records) et je m’occupais de tout : la promotion, la production des CDs, la composition, le booking… Lorsque tu gères tout par toi-même c’est impossible de tout faire à cent pour-cent. C’est l’une des choses que nous avons à corriger maintenant. Surtout que nous avons désormais deux albums à jouer. Je considère que la forme définitive de Wheelfall commence avec Glasrew en 2015. J’aime toujours énormément Interzone (2011) et il fait partie de l’identité de Wheelfall. Mais il n’a plus rien à voir avec ce qu’est le groupe aujourd’hui.


Tu as évoqué une suite à celui-ci très peu de temps après sa sortie. Quand avez-vous commencé à composer Atrocity ?
Un mois après la sortie de Glasrew j’ai commencé à plancher sur sa suite. Je réfléchissais à la connection entre ce qu’allait devenir The Atrocity Reports et Glasrew. Tout a été très rapide finalement mais Glasrew a mis beaucoup de temps à sortir (ndlr : lorsque l’album est sorti son enregistrement était terminé depuis un an environ). J’ai écrit toute l’histoire en octobre 2015 et j’ai commencé vraiment à composer à l’été 2016 pour un enregistrement en décembre 2016. Tout a été assez rapide ! Lorsque nous avons commencé à écrire l’histoire de Glasrew avec le livre qui l’accompagnerait, je pensais déjà à lui faire une suite. Et je pense d’ailleurs en faire une trilogie. C’est dit ! (rire) Je ne sais pas pourquoi mais j’aime l’idée de faire une trilogie. Toujours dans le même univers et le même contexte littéraire. Une nouvelle approche des mêmes thèmes, comme l’est déjà Atrocity par rapport à Glasrew.


Atrocity est hyper agressif à tous les niveaux : la production, les paroles, le concept, les compos… Est-ce que tu t’es laissé guider par l’histoire ? La musique ?
Sûrement un peu de tout. J’avais envie de parler de tueurs en série, de manipulation des médias et d’aliénation… Et assez naturellement la musique a pris cette direction. Je ne me suis pas dit au départ qu’il fallait que ce soit agressif, c’est avec les premières maquettes que nous avons souhaité poussé cela au maximum. Sans pour autant se forcer. C’est notre album le plus brut et en même temps le plus accrocheur. C’est un album pervers narcissique. (rire) Glasrew me correspondait : lent, malsain, ambiant, progressif, bizarre. Je ne voulais pas reproduire la même chose ici. Le fait de rendre le propos plus concis a sûrement permis de canaliser cette agressivité… Nous voulions aussi pousser l’aspect industriel de Glasrew et faire vraiment un album d’indus. Bien que je pense qu’il reste compliqué de catégoriser Atrocity mais c’est quelque chose que j’ai réalisé une fois que j’ai eu des avis extérieurs. Cela me paraît normal finalement et nous sommes peut être les seuls à pratiquer ce genre de musique actuellement… Il faudrait que Ministry se remette à faire de bonnes choses, plus ambiantes. (rire)


Devin Townsend a dit « la basse c’est comme une vieille amie que tu redécouvre un jour et que tu ne veux plus lâcher ». Je sais que tu as composé l’album en partant de ses rythmiques et non d’une guitare. Que pense-tu de cette affirmation ? Est-ce que toi aussi tu as redécouvert une vieille amie ?
Mon premier instrument est le violoncelle, c’est une basse dans un orchestre donc c’est exactement cela. Une fois que tu te rends compte que tu construis logiquement à partir des fondations, tu dois d’abord mettre en place la rythmique ! Même aujourd’hui lorsque je travaille sur de nouvelles idées j’ai plus tendance à partir de la basse. En ajoutant ensuite les guitares le tout est vraiment cohérent. Dans le metal on se dit souvent que la basse ne fait que suivre les guitares, ce qui mène à tous les memes que l’on voit sur internet et qui disent que la basse ne sert à rien. (rire) En partant de la basse pour ensuite ajouter les harmonies de guitares, le problème ne se pose pas. Tu te retrouves avec trois guitares finalement et un spectre bien plus large. Devin Townsend a raison ! (rires) Comme souvent ! (rire)


Est-ce qu’on peut voir chaque morceau comme une partie de l’histoire ? Là où Glasrew était une retranscription musicale pure et dure de son histoire.
Pour moi l’album est comme un commentaire audio de l’histoire. Comme un commentaire de bas de page dans un livre. Tu en as forcément besoin pour comprendre l’histoire et le concept mais l’album ne raconte pas du tout l’histoire de Atrocity Reports. Tous les thèmes de l’histoire sont développés et se trouvent être finalement mon commentaire sur ceux ci. Là où dans Glasrew je m’exprimais à travers un personnage.


Peux-tu d’ailleurs nous dire quand le livre sera disponible ?
Je n’en sais rien pour le moment. J’espère bientôt ! (rire)


« The Drift » rendait déjà hommage à Scott Walker sur Glasrew, ici tu lui rends hommage en chantant à sa manière sur « Black Bile ». Était-ce un défi que de chanter ce titre dans une tonalité aussi basse et en utilisant très peu de chant saturé ?
Ça a été assez naturel pour ma voix car c’est ma voix claire finalement. (rire) C’était un défi par contre de l’assumer sur un morceau enregistré par ce que c’est le premier titre de ma « carrière » de musicien sur lequel j’emploie autant de chant clair. J’ai gardé la maquette de ce titre pendant un moment avant de la faire découvrir aux autres membres. Les réactions ont été très bonnes et cela m’a permis d’être plus serein au moment de l’enregistrer définitivement. Je suis très curieux de comment le public va recevoir ce morceau car c’est vrai que cela change de tout ce que nous avons fait auparavant. J’ai vu une chronique qui qualifiait ce titre de « goth ». Cela se défend mais c’est une première pour nous !


J’ai l’impression que vocalement tu t’es permis plus de chose encore que sur Glasrew. Sur « Violence Is Seduction » par exemple on découvre un passage presque rappé, il y a cet hommage à Scott Walker, de nombreux moments où tu chantes en voix clair… Si Glasrew te voyait tenter beaucoup de choses, tu sors ici de ce qui se fait dans le metal extrême. Est-ce important pour toi de sortir des sentiers battus ?
Le fait que ce soit moi qui m’exprime fait qu’une inhibition se lève. Cela met la pression mais tu es obligé d’utiliser ta façon d’intonner les mots, ta façon de chanter… Le format chanson des morceaux encouragent aussi le fait de mettre la voix en avant.


Glasrew s’achevait sur « Return Trip », plus lumineux que le reste de l’album et potentiellement « happy end ». Ici on achève l’hstoire avec « Lost Cause », il n’y pas de rédemption, de fin heureuse pour les meurtriers ?
(Il réfléchit) J’ai toujours dit que les albums de Wheelfall, aussi sombres qu’ils puissent paraître, sont à la base positifs. Je les ai créés positivement. Pour moi la fin de « Lost Cause » représente une libération, une acceptation. Il y a énormément d’éléments qui se mélangent à la fin du morceau pour ne faire plus qu’un. Tout ce maelstrom s’unit ! Mon but était de dire : « si tu es, si tu as une cause perdue. Accepte la et tu pourras avancer ». C’est finalement le message de l’album lui-même. J’aime toujours autant Nietzsche. (rire) Accepte ta nature, accepte le monde qui t’entoure pour t’élever et devenir meilleur. Sachant cela si tu regardes les différents morceaux c’est très méta car j’ai mis tellement de moi que cela m’a fait du bien. « There Is No You » par exemple qui est toujours un morceau difficile à jouer pour moi. Cela me remet dans un état que je n’aime pas, même en répète. Mais finalement cela me fait du bien car j’avais besoin d’extérioriser cela. Tous les titres me sont très personnels. Libre à chacun maintenant, surtout que cette fois il y a les paroles dans le livret de l’album, de se faire sa propre interprétation. Certains ont parlé d’actionnisme viennois par rapport au clip de « Violence Is Seduction » (ndlr: mouvement artistique qui utilisait le corps humain violemment ou outrageusement entre 1960 et 1971 ) et c’est peut être une influence inconsciente mais je ne suis pas très connaisseur en la matière. Les noms des morceaux, les clips ont du sens et j’aime provoquer les gens. Il y a des références qui ne sont pas dissimulées. « The Way To Every Crime Is Ours » renvoie à une phrase du Marquis de Sade : « nous avons les moyens de tous les crimes et nous les utilisons tous ». Cela illustre exactement ce que je veux dire dans cet album. A chacun de voir s’il veut creuser ou non, du moment que quelqu’un se retrouve dans ce disque cela me va.


Tu as abandonné la guitare en live pour t’occuper du chant et des claviers. Une décision dans la continuité de cette approche bien plus efficace. Pense-tu qu’un véritable frontman ne puisse s’épanouir que s’il est libre de ses mouvements ? Ou bien qu’un chanteur est forcément plus en place s’il ne doit penser qu’à sa voix ?
Je n’arrivais pas à chanter et à jouer de la guitare en même temps. Il y en a beaucoup qui y arrive et je les envie. Les nouveaux morceaux me demandent plus d’énergie et d’émotion et je suis bien plus à l’aise ainsi. Je préfère que tout mon corps incarne le chant, j’ai envie d’être la projection de l’album sur scène. Flo et Thibaut gèrent très bien les guitares et c’est sûrement l’une des meilleures décisions que j’ai prise récemment (sourire).


Là où la plupart des groupes sont très auto-centrés sur les réseaux-sociaux, vous parlez très souvent des albums ou des artistes que vous aimez. Pourquoi ?
Même avec les meilleures intentions du monde tu as des influences. Dans l’état actuel des choses il vaut mieux tisser un lien avec son public plutôt que de se complaire dans une espèce de glorification de l’artiste. Ce n’est pas un phénomène nouveau, Nine Inch Nails le faisait déjà vers 2005. Nous partageons tous la même galère en tant que groupe donc je trouve cela normal lorsque qu’un groupe de potes réussi, de les mettre en avant. La dernière fois j’ai partagé l’album October Rust de Type O Negative car nous venions d’arriver au mois d’octobre. J’aime échanger avec les gens qui viennent nous voir en concert et parler des choses qui nous rapprochent. Si je défends le fait d’être totalement honnête dans ma musique je veux pouvoir discuter avec les gens qui nous suive comme si nous étions potes. Les gens ont de plus en plus de mal à aller découvrir de nouveaux groupes alors si les artistes n’ouvrent pas la voie personne ne le fera.


Pense-tu qu’aujourd’hui pour attirer l’auditeur il faut apporter quelque chose en plus de la musique ? Que ce soit du visuel, un concept, des gimmicks…
Je pense que cela a toujours été le cas. Peut être que c’est encore plus le cas aujourd’hui mais plus j’y pense et plus je me dis que cela a toujours été le cas. Nous parlions des réseaux sociaux, tout se propage vite et si tu ne propose que de la musique tout le monde s’en foutra. Même si tu as un gros label derrière toi, si tu n’as rien qui interpelle, qui fait le buzz d’une quelconque manière, tu ne feras rien. Les groupes établis s’en foutent mais pour percer c’est une obligation. Récemment nous avons eu une marée de groupes à capuches. Aujourd’hui si je vois des capuches sur des photos promo je n’ai pas envie d’aller écouter. Lorsque Oasis ne jouait pas par ce que les frères se battaient, lorsque les Stones se faisaient arrêter, tout cela permettait de parler de la musique. C’est moche mais c’est comme ça !


Line-up :
Fabien W Furter (studio : chant, guitare, basse, samples) (live : chant, claviers)
Thibaut Thieblemont (guitare, choeurs)
Thibaut Marquis (basse)
Nicolas Giraud (batterie)
Florian Rambour (guitare)
Discographie :
To The Blazing Sky At Dusk (EP-2009)
Interzone (2011)
Split- A Very Old Ghost Behind The Farm (2011)
Glasrew Point (2015)
The Atrocity Reports (2017)

Photo par Delphine Martin (Des Photos O Poil)