Interview – Winfield

Les Trous Normands

Interview par e-mail réalisée entre le 13 et le 17 mars 2017

Avec Rock’N’Roll Ist Krieg les cannais de Winfield montrent qu’ils savent y faire en matière pur rock’n’roll efficace. Si on sent encore quelques erreurs de jeunesse altérer quelque peu leur galette, on se retrouve vite à taper du pied ou à chantonner à l’écoute. C’est Fabien Blier (chant/guitare) qui a pris de son temps pour répondre à nos interrogations sur ce groupe qui obtient notre label « Espoir » (comme aux Victoires de la Musique. On nous a toujours dit qu’il fallait s’inspirer des plus grands). Un nouvel entretien fleuve avec un jeune homme bavard. Rock on !


Pouvez-vous présenter brièvement Winfield à nos lecteurs ?
Fabien Blier (chan/guitare) : Winfield est un groupe de Hard Rock fondé en 2009 à Caen, Normandie. En 2011, nous avons sortis notre première démo Dirty Rock’N’Roll, rapidement suivi par notre premier album Rednecks Blood en 2012. Nous avons ensuite rencontré l’équipe de Gargouille Productions avec qui nous nous sommes associé en 2014 pour produire BBQ Sausage Party, notre EP avec lequel nous avons beaucoup tourné dans toute la partie nord du pays, et qui nous a permis de faire les premières parties de groupes comme Nashville Pussy, Mass Hysteria, Aqme, Headcharger… Aujourd’hui, notre nouvel album Rock’N’Roll Ist Krieg est sur le point de sortir (toujours produit par Gargouille Productions), et on a putain de hâte d’aller le défendre sur la route !


Le titre de ce nouvel album est-il un vrai hommage au classique de Nargaroth : Black Metal Ist Krieg (2001) ?
Hommage, je ne sais pas. Clin d’oeil clairement.
Pour faire simple, à l’origine on cherché un nom débile pour l’album, pour rester dans la continuité de BBQ Sausage Party (qui n’a aucunes références au BBQ ou au saucisses, ni dans les paroles, ni sur la pochette.. Mais l’idée était cool !), et Matthieu (guitare) a proposé « Rock’n’roll ist Krieg ». Dans un premier temps, c’était une sorte de blague entre nous. Mais plus on avancé dans la composition et dans l’écriture des textes, plus c’est devenu une évidence. Le fait de se battre pour ce que tu veux, de se sortir les doigts du cul, de se dépasser et de ne pas abandonner face à l’adversité, quitte à s’en prendre plein la gueule, c’est le message principal de cet album. On a rencontré pas mal de galères sur les dernières années, personnelles, professionnelles, ou au sein du groupe. Même l’enregistrement de l’album à été dur, physiquement et psychologiquement : tu es crevé, tu viens d’enchainer une journée de neuf heures de prises, et tu te rends compte en réécoutant qu’il y a des trucs que tu aurais pu faire autrement. Même en ayant préparé l’album en amont, quand tu enregistres tu as toujours plein d’idées qui arrivent. Oui, ces putains d’idées que tu as cherchées pendant des mois… Mais tu n’as pas le temps de réfléchir et il faut prendre une décision. Et après toutes ces galères, tu as toujours des choses positives qui arrivent. Alors appeler notre galette « le rock’n’roll, c’est la guerre » colle parfaitement avec l’état d’esprit dans lequel l’album a été écrit et enregistré.


Comment s’est passé le tournage du clip de « Kingdom Of Gold » ? Vous vous êtes littéralement mis à nu pour celui-ci.
« Kingdom Of Gold » est un des trois épisodes de l’histoire que nous sommes en train de réaliser avec Gargouille Productions, qui nous suit depuis maintenant trois ans. On a décidé de quitter les « codes » qu’on avait définis sur nos autres clips : les meufs, les caisses, le live band, … Tous les codes des clips de rock’n’roll. Ca nous correspondait, et ça nous correspond toujours (on ne s’est pas acheté une conduite depuis), mais on voulait surprendre notre public qui nous suit depuis le début, et le public qui nous découvre : autant musicalement que visuellement. Isabelle et Axelle, de Gargouille, ont eu l’idée de tourner dans une prison désaffectée pas loin de chez nous, et on a eu l’idée tous ensemble de raconter une histoire. Mais plutôt que de se limiter à une chanson, on a décidé de mettre l’histoire en plusieurs épisodes. Et c’est aussi un super moyen d’expression. Autant faire passer tes émotions avec la musique, en chantant ou jouant d’un instru, est « aisé », autant faire passer une émotion devant une caméra, de façon muette, devient plus compliqué. C’était une super expérience. On a vraiment du aller chercher dans nos retranchement, chercher le coté bestial qui était en nous, pour faire passer toutes cette violence physique et psychologique à l’écran. Et sans trucage monsieur ! Belmondo peux être fier de nous ! Je peux te dire qu’il y a un paquet d’anecdotes à raconter sur le tournage de ce clip, mais là, c’est une autre histoire…


Un titre comme « Thank You » notamment sur sa fin montre une influence plus metal. Si l’on ajoute la référence induite par le titre du disque on peut se demander si vous n’êtes pas des metalheads qui ne s’assument pas.
Tu sais, les étiquettes et les catégories, c’est trop réducteur. Tu porte la barbe, t’es un hipster. Tu es roux, tu n’as pas d’âme. Tu vis dans le nord, tu es consanguin (rire). Oui, on aime le metal et le rock, et on en écoute énormément, mais pas uniquement. Pour ma part, je peux très bien écouter Lynyrd Skynyrd ou Blackberry Smoke, et passer sans transitions sur Rob Zombie, Jamiroquai ou Mötley Crüe. Et c’est ca qui est cool ! Tu as plein d’idées et de façon d’aborder la musique différentes, et se dire qu’il faut rester dans une catégorie pour ne pas que les gens soient perdus, je trouve ça dommage. Regarde Mastodon ou Monster Magnet. Est ce qu’il en ont quelque chose à foutre que cette chanson sonne comme ci, et que l’autre sonne comme ça ? Si la chanson est cool, joue la! Et c’est ce qu’on a voulu faire sur cet album. Sur BBQ, on a avancé musicalement par rapport à Rednecks Blood, mais sans partir trop loin du chemin qu’on avait commencé à tracer. Ici, on est dans la continuité de BBQ, mais on a laissé notre coeur et notre imagination parler, sans se fixer de limites. « Tu crois que ça va plaire ? Ca te plais toi ? Oui ? Alors on fonce ». « Thank You » est l’exemple parfait. Quand Matthieu m’a fait écouter ses riffs, et qu’on a décidé de se mettre dessus, on a tout de suite vu qu’on allait « surprendre » notre auditorat classique. Et quitte à faire les choses, autant y aller jusqu’au bout. Tu as cette guitare acoustique que tu pouvais retrouver sur les vieux Dissection en 90, cette fin « progressive », hybride de Maiden et d’Enslaved, et la petite clôture douce et subtile à la Lamb Of God ou Machine Head. Et les clins d’oeils tu en as tout au long de l’album : on est, en quelque sorte, les Tarantino du rock’n’roll normand.


D’ailleurs le refrain de « You Make Me Sick » semble être un clin d’oeil à celui de « Beautiful People » de Marylin Manson. Véritable influence ou simple coïncidence ?
A la base, pas du tout (rire). On a monté la chanson autour du riff du refrain, très Headcharger dans l’esprit (la Normande Touch), en cherchant à sortir encore un peu plus de nos plats de bandes. Le couplet très pop, le break très Indus et la fin très stoner. On s’est dit que c’était une chanson qui sonnait très Rob Zombie, et c’était fun. Quand on est arrivé au studio, et que j’ai posé ma ligne de chant, Alex et Ian (Nevermind Records), grands fan de Môsieur Warner, nous ont fait remarquer que ce break faisait penser à « Beautiful People ». Comme quoi, le cerveau enregistre pleins de choses, parce qu’Antichrist Superstar (1996), ça faisait des lustres que je l’avais pas écouté. Donc c’est une coïncidence assumée. Comme je te disais juste avant : il y a des clins d’oeil partout dans l’album. Certains plus évidents que d’autres, c’est sur. Et si tu veux, je te lance le défis de tous les trouver!
Comment en êtes-vous venu à composer « Alcoholic Song » et notamment à y ajouter cette ligne vocale exclusivement « narrative » ?
« Alcoholic Song » n’était prévu pour être du Winfield quand je l’ai composée. C’était, si je me souviens bien, juste après la mort de Gary Moore. Mon père m’a élevé avec toutes ces « vieilleries » : ACDC, Deep Purple, Led Zep, Gary Moore, John Lee Hocker, Rory Gallagher… C’est ancré en moi. Donc forcement, à la mort de Moore, j’en ai réécouté pas mal, et j’ai voulu composer un blues mineur, juste pour moi. C’est que quelques années après, en commençant à composer pour « Rock’n’Roll Ist Krieg » que je me suis dit que ça serait cool de la présenter. C’était un peu la suite logique d’une chanson comme « Bastard » (sur l’EP BBQ).
Pour ce qui est de la partie « narrative », c’est venu en écoutant « Gone Cold » de Clutch (sur Earth Rocker). Quand tu vas l’entendre de nouveau, tu te diras « mais bien sur, c’est évident ! ». « Alcoholic » parle d’un mec qui s’isole et qui perd toute notion d’humanité à cause de l’alcool, et qui en crève. Seul. C’est que je voulais faire ressentir en narrant l’histoire : un constat froid et sans émotion des dangers de l’alcool. C’est une de mes grandes peur. Avec la route, les concerts et les potes, la picole coule à flot. Et on ne va pas dire que nous soyons raisonnables avec les gars (rire). Mais le risque avec ces excès, c’est que la frontière entre la fête et la vie réelle est très mince. Ecrire cette chanson me permet d’avoir un pense bête : les abus en soirée c’est pas dérangeant, mais fait gaffe et ne cède pas à la tentation quand c’est compliqué dans ta vie, sinon tu finiras seul.
Pour l’anecdote, la veille d’enregistrer la voix, on a eu, dirons nous, une soirée bien arrosée (encore…). Et en me levant, après le café et la clope de rigueur, j’ai demandé à Alex de brancher le micro et d’enregistrer. All natural babe !


« Thank You » semble être dédié à une ex. Fabien, tu es très véhément dans tes propos. Est ce que la musique est aussi une catharsis même lorsqu’on met en avant le côté fun de celle-ci ?
C’est effectivement le cas. On ne peux rien te cacher! (rire) Pour résumer, une histoire de merde avec une gonzesse, il y a quelques années, et il m’a fallu du temps pour passer à autre choses. Mais j’en suis sortis grandi. C’est pour ça que j’ai écris cette chanson. Je ne suis pas du genre à vivre dans le passé, et cette époque est derrière moi, mais c’était important de mettre des mots sur ce que j’avais ressenti. Au final, dans l’ensemble de la chanson, mes propos sont plutôt positifs. Tu m’as détruit mais grâce à ça j’ai pu avancer, et je t’en remercie (même si tu as été un peu une garce dans le fond).


J’ai ressenti quelque chose de très positif dans les textes de « Kingdom Of Gold » et « Hell & High Water ». Est-ce que selon vous il est important de délivrer de « bonnes vibrations » pour oublier les tracas du quotidien ?
Comme on l’annonce dès le titre de l’album, le rock, et la vie en général, c’est la guerre. Je ne dirais pas que « Kingdom » est positive, dans le sens où c’est un point de vue très critique (et très personnel) du monde politique actuel. Je ne cherche pas à donner de leçons, d’autre le font mieux que moi, mais simplement à mettre le doigt dessus… Pour ce qui est du reste des chansons, comme « Hell & High Water » ou « Goddamn Loud », oui, tu as complètement raison, là le message est positif. Nous sommes arrivé à un point dans l’évolution du groupe où, je pense, qu’il est important de commencer à parler de choses plus sérieuses et plus personnelles. On reste là avant tout, bien évidemment, pour faire la fête et pour donner du plaisir au gens (regarde les paroles de « Blonde Savage Queen » ou de « You Make Me Sick » par exemple), et ça restera comme ça, mais apporter de la matière à nos chansons nous permet de pouvoir donner un sens à tout ça : bats toi, relève toi, et crois en toi, car personne ne le fera pour toi. On vit dans un monde qui pars en couille, et je ne ferais pas de long débat sur l’actualité, mais il ne faut pas oublier qu’il ne tient qu’à nous de rendre notre vie meilleure. Une bonne bière, une bonne bouffe entre pote, une bonne baise, … les choses simples de la vie quoi! C’est utopique et peut être naïf, je te l’accorde, mais j’ai envie de croire que nos chansons peuvent aider à faire « oublier les tracas du quotidien ». Et si ça aide quelques personnes, ce sera une réussite pour nous tous.


La production de l’album est très crue. Etait-ce une volonté ou simplement le résultat d’un « budget » serré ?
Même si la musique a évolué, l’album est la suite de BBQ Sausage Party, qui a été enregistré en session « live », pour retranscrire au mieux l’énergie des concerts. Pour Rock’n’Roll Ist Krieg, on a procédé différemment : avec le piste par piste qui va bien, le doublage (voir triplage) de gratte et de voix, des overdubs par ci par là, et tout le reste. Mais on a voulu garder cette authenticité qui est notre marque de fabrique. On a cherché l’émotion, et le coté vivant du truc, plutôt qu’une production ultra chiadée et léchée comme chez Alter Bridge par exemple. Pas qu’on aime pas ce genre de prod, mais ça n’aurait pas collé avec l’esprit de l’album. On est un groupe de rock underground, et on a envie que les gens s’imaginent dans la moiteur de la cave d’un café concert, a un mètre de nous, quand ils nous écoutent. C’est pour ça qu’on a décidé de retourner au Nevermind Record, à coté de Rennes, et de bosser à nouveau avec Ian Dilly, parce qu’il n’y a que chez lui qu’on pouvait avoir ce coté « raw » comme on dit dans le black métal. Enregistrer chez lui, c’est une ambiance et une dynamique de travail comme à la maison. Tu n’es pas pressé par les horaires, tu bosses à ton rythme et tu fais la fête non stop. Le matin, c’est un peu plus au ralenti, je te l’accorde, mais une fois lancé, tu ne t’arrêtes que quand il faut aller t’acheter de nouveaux doigts ou cordes vocales… (rire)


Sur RNR Ist Krieg vous avez fait un certain travail d’arrangements, je trouve aussi des sonorités très stoner que vous n’aviez pas auparavant. Est-ce que vous pensez que le groupe a grandi ?
Mine de rien, avoir un son « authentique » demande quelques dizaines d’heures de travail. Parce que comme tu dis, on a bossé les arrangements et le son comme des sauvages. En se mettant à deux avec une guitare chacun, tu peux trouver des dizaines d’arrangements et d’harmonies différentes pour un seul riff. Le plus dur c’est d’arriver à choisir ceux qui seront pertinents et percutants. A l’inverse, quelques fois tu te pointes avec un riff qui sonne, mais où il manque quelque chose. Et c’est en faisant tourner le truc pendant un mois en repèt, en le jouant sous d’autres tonalités, avec une structure rythmique différente, que tu te rends compte que tu as l’arrangement de tueur et que tu dois maintenant trouver un riff principal… Je peux te dire qu’on s’en ai arraché des cheveux. Après te dire si ça sonne stoner, country, moderne, pop, … m’importe peu. Ce qui m’importe c’est l’émotion que cela va procurer à ceux qui écoutent. Au même titre, que tu ai aimé le clip de « Kingdom » et la chanson est plus important pour moi que de savoir si ma chanson sonne stoner ou heavy. Et ça, c’est avoir grandi.


Que pensez-vous de la scène rock’n’roll en France ?
On l’a connaît que très peu en fait. Sauf si on considère que le rock en France c’est des groupes comme Headcharger, Dog’N’Style ou Seeds Of Mary. Dans ce cas là, la scène se porte très bien. C’est important que des groupes comme eux (et pleins d’autres que j’oublie) tournent et bougent leur culs partout dans le pays. Ca permet de pouvoir se retrouver et faire la fête un peu partout, à n’importe quel moment ! (rire)
Blague à part, on a foi dans cette scène. On a rencontré pleins de mecs et de meufs merveilleux, avec qui on a passé des moments de folies, aussi bien sur scène qu’en dehors, mais ce qui nous fait peur, et nous fout la rage, c’est toutes ces putains de fermetures et d’annulations pour prétextes bidons. Je l’ai dit, je ne ferais pas de politique ou de démagogie (ils le font mieux que moi), mais si on ferme les lieux culturels que sont les café-conc, les bars miteux, et autres salles alternatives, ont va se retrouver avec un univers d’une insipidité mortelle (pour ne citer que cet exemple). Imagine ce que serait notre milieu si dans les 50’s tous les clubs de jazz et de blues afro-américains avaient été contraints comme le sont nos clubs aujourd’hui. En même temps, quand on voit les records d’audiences à la télé, ou les subventions pour les artistes « émergents », ce n’est pas très étonnant que ce genre de pratiques arrivent et soient « tolérées »..


Quel serait l’album ultime en terme de rock’n’roll ?
Question impossible. C’est trop vaste. On pourrait citer dans la même phrase Little Richard, ACDC, Motley Crue, Motorhead, Aerosmith, Airbourne, Slash, … et en oublier des dizaines, sans être d’accord sur les absents! Dis toi que tu ne le sais pas encore, mais Rock’n’Roll Ist Krieg du groupe normand Winfield sera considéré comme l’album qui a révolutionné le rock dans le monde dans moins de dix ans ! Et ça, c’est de l’exclu !


Les derniers mots sont pour vous.
Profitez, vivez, ferez, écoutez du rock’n’roll… Et n’oubliez pas : rentrez couvert, même si Maman n’aime pas le latex !

Line-up :
Fabien Blier (chant/guitare)
Bertrand Letroadec (basse)
Pablo Aude (batterie)
Mathieu Martinet (guitare)
Discographie:
Dirty Rock’N’Roll (EP, 2011)
Rednecks Blood (2012)
BBQ Sausage Party (EP, 2015)
Rock’N’Roll Ist Krieg (2017)